Le profil

 

LÉOPOLD SÉDAR SENGHOR (1906-2001)

 « Aussi bien chaque peuple n'a-t-il pas développé qu'un ou quelques aspects de l'humaine condition. La civilisation idéale serait comme ces corps quasi divins, surgis de la main et de l'esprit d'un grand sculpteur, qui réunissent les beautés réconciliées de toutes les races. Elle ne saurait être que métisse, comme le furent les plus grandes civilisations de l'Histoire, celles de Sumer, de l'Égypte, de l'Inde, voire celles de la Chine et de la Grèce (Pierre Brunel, Jean-René Bourrel, Frédéric Giguet, Léopold Sédar Senghor, ADPF, Paris, 2006, p. 59-60. »)
 
Né à Joal, une petite ville côtière au sud de Dakar (Sénégal), le 9 octobre 1906, de Basile Diogoye Senghor, commerçant catholique aisé et de Gnilane Ndiémé Bakhoum, Léopold Sédar Senghor grandit dans la conscience d'appartenir à la noblesse Sérère, les Guelwar, un ethnie minoritaire au Sénégal. Le prénom sérère Sédar, qui signifie « qu'on ne peut humilier », est éloquent en ce sens.
 
Après avoir passé les premières années de sa vie auprès de sa famille maternelle et fait sa scolarité dans différentes institutions catholiques au Sénégal, Senghor quitte le Sénégal pour la France, où, à l'âge de 22 ans, il a été envoyé poursuivre ses études, grâce à une demi-bourse de l'administration coloniale. En 1928, il s'inscrit à la Sorbonne, mais très vite découragé, il entrera, grâce à l'aide du député du Sénégal Blaise Diagne, au Lycée Louis-le-Grand, où il prépare le concours à l'École Normale Supérieure. C'est là qu'il fait la connaissance entre autres de Paul Guth, de Georges Pompidou et d'Aimé Césaire, avec qui il se liera d'amitié. Au cours de ses années d'études, en 1934, Senghor créa, avec ce dernier, d'origine martiniquaise, et Léon Gontran Damas, d'origine guyanaise, la revue « L'Étudiant Noir », où il exprimera pour la première fois sa conception de la Négritude, notion introduite par Césaire dans un texte intitulé Négrerie. Si pour Césaire elle était définie comme « la simple reconnaissance d'être noir, et l'acception de ce fait, de notre destin de Noir, de notre histoire et de notre culture », pour Senghor, cette notion s'enrichit, indiquant « l'ensemble des valeurs culturelles du monde noir, telles qu'elles s'expriment dans la vie, les institutions et les œuvres des Noirs. »
C'est grâce à cette revue et à l'idée de Négritude qu'elle véhicule que Senghor et ses amis préparent peu à peu les consciences de leurs compatriotes à la revendication de l'indépendance des États africains de la mère-patrie française.
 
En 1935, il obtient l'agrégation de grammaire, ce qui fait de lui le premier agrégé Africain de grammaire en France. Il débute ainsi sa carrière de professeur de lettres classiques, d'abord à Tours, ensuite, en 1938, dans la région parisienne. Pendant cette période il suit également les cours de linguistique négro-africaine à l'École pratique des Hautes Études et à l'Institut d'ethnologie de Paris.
 
Ayant obtenu en 1932 la naturalisation française, lorsque la Deuxième Guerre Mondiale éclate, en 1939, il est enrôlé au 31e régiment d'infanterie coloniale et, le 20 juin 1940, est arrêté et interné dans divers camps de prisonniers allemands. À la fin de 1941, Senghor est transféré au camp disciplinaire des Landes pour avoir aidé deux soldats français à s'évader. Il est libéré en 1942, pour cause de maladie. Ayant repris ses activités d'enseignant, il participe tout de même à la Résistance dans le cadre du Front national universitaire.
 
Au lendemain du conflit, Senghor adhère au Communisme et obtient la chaire de linguistique à l'École nationale de la France d'Outre-Mer, qu'il occupera jusqu'à l'indépendance du Sénégal en 1960. Commence alors sa carrière d'homme politique. Pendant ses voyages de recherche sur la poésie sérère au Sénégal, le chef de file des socialistes, Lamine Guèye, lui propose de poser sa candidature à la députation. Il est ainsi élu député à la circonscription Sénégal-Mauritanie de l'Assemblée Nationale française, où les colonies viennent d'obtenir le droit d'être représentées.
 
En 1946, il se marie avec Ginette Éboué, la fille de Félix Éboué, gouverneur général de l'Afrique-Équatoriale française, avec qui il aura deux fils, Francis-Arphang (1947) et Guy-Wali (1948). Fort de ses succès électoraux, il quitte l'année suivante la section africaine de l'Internationale ouvrière (SFIO) et fonde avec Mamadou Dia le Bloc démocratique sénégalais (1948), qui remportera les élections législatives de 1951. Réélu député en 1951 comme indépendant d'Outre-Mer, il est secrétaire d'État à la Présidence du Conseil dans le Gouvernement Edgar Faure (1er mars 1955-1er févr. 1956), devient maire de Thiès au Sénégal en novembre 1956, puis ministre conseiller du Gouvernement Michel Debré (23 juill. 1959-19 mai 1961).
 
Membre de la commission chargée d'élaborer la Constitution de la Cinquième République, conseiller général du Sénégal, membre du Grand Conseil de l'Afrique occidentale française et membre de l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe, Léopold Sédar Senghor est un fervent défenseur du fédéralisme pour les États africains récemment devenus indépendants, au point que le 13 janvier 1957, il crée « une convention africaine ». Toutefois, le fédéralisme n'obtenant pas la faveur des pays africains, Senghor décide de former, avec Modibo Keïta, la Fédération du Mali, constituée en janvier 1959, laquelle regroupe le Sénégal, le Soudan français, le Dahomey (Bénin actuel) et la Haute-Volta (Burkina-Faso actuel). Cependant, un mois après sa constitution, le Dahomey et la Haute-Volta quittent la Fédération refusant sa ratification, tandis que les dissensions internes en provoquent rapidement l'éclatement. Le 20 août 1960, le Sénégal proclame son indépendance et le 22 septembre suivant, Modibo Keïta proclame l'indépendance du Soudan français, qui devient la République du Mali.
 
Le 5 septembre 1960, Léopold Sédar Senghor est élu Président de la nouvelle République du Sénégal. À la suite d'une tentative de coup d'État organisé par le Président du Conseil de Gouvernement, Mamadou Dia, Senghor instaure un régime présidentiel. Le 22 mars 1967, Senghor échappe à un attentat. Il démissionne, avant le terme de son cinquième mandat, en décembre 1980. Abdou Diouf, Premier Ministre, le remplace à la tête du pouvoir.
Sous la présidence Senghor, le Sénégal a instauré le multipartisme (limité à trois courants : socialiste, communiste et libéral, puis à quatre, avec l'adjonction du parti conservateur), ainsi qu'un système éducatif performant.
 
Père fondateur de la Francophonie, avec Habib Bourguiba (Tunisie), Hamami Diori (Niger) et Norodom Sihanouk (Cambodge), en 1962, dans un célèbre article intitulé Le Français, langue de culture, il théorisa l'idéal d'une Francophonie, respectueuse des différentes identités, et visant à l'intégration et à la rencontre avec la civilisation occidentale, dans le but très noble de créer la nouvelle « Civilisation Universelle ». Nous rappelons à cet égard les nombreux essais consacrés par l'écrivain à cette problématique, parmi lesquels figurent : Négritude et humanisme (1964), Nation et voie africaine du socialisme (1971), Négritude et Civilisation de l'Universel (1977), Socialisme et planification (1983), Le Dialogue des cultures (1992), La Poésie de l'action (1980) et Ce que je crois : Négritude, francité et civilisation de l'universel (1988).
 
Après avoir été désigné Prince des poètes en 1978, Léopold Sédar Senghor est élu à l'Académie Française le 2 juin 1983, premier Africain à être admis au sein de cette prestigieuse institution. Le poète a passé les dernières années de sa vie auprès de sa deuxième épouse, Colette Hubert, en Normandie, où il est décédé le 20 décembre 2001. Ses obsèques ont eu lieu le 29 décembre 2001, à Dakar, organisées par le Président Abdoulaye Wade, élu en mars 2000, à la présence d'Abdou Diouf, ancien président.
 
La poésie de Senghor, qui enfonce ses racines dans la culture orale africaine, est caractérisée par un emploi systématique de l'analogie et de la parole incantatoire, qui font de ce poète le chantre même du Continent Noir. Parmi ses recueils poétiques, nous rappelons : Chants d'ombre (1945), Hosties noires (1948), Éthiopiques (1956), Nocturnes (1961), Lettres d'hivernage (1973), Élégies majeures (1979), Poèmes divers (1990).
 
(publié par les soins de Simonetta Valenti)